Je suis née en état de mort apparente,
j’ai survécu au prix d’un lourd handicap moteur
et je déplace des mondes depuis 27 ans.

L’art m’ouvre une voie sur le monde où je suis libre de faire ce que je veux
et où l’on ne me juge pas selon mon handicap, bien que celui-ci me donne une position et un regard différents que je peux enfin assumer sans crainte ni honte.

Mon travail est évidemment marqué par mes difficultés et mon désir de toucher le monde. Et vice versa.
Ces attouchements laissent des traces, des lignes d’erre qui me permettent d’y appartenir, l’espace d’un instant.

 


PORTRAIT
- par Licia Demuro

La poïesis de Lou Chavepayre puise son énergie créatrice dans l’intimité de sa subjectivité, ruisselante d’interrogations sur son propre corps et sur le regard qu’il suscite. Née en situation de mort apparente, elle a survécu au prix d’un lourd handicap qui la contraint physiquement et oralement. Elle utilise alors son art pour repousser ses limites ainsi que celles que lui impose la société. Un empouvoirement qui se déploie dans une œuvre multidimensionnelle avec autant de formes que de supports possibles, pour venir renverser, tout en douceur, les préjugés et les clichés véhiculés par le validisme ambiant.

Ce concept, forgé et entretenu depuis l’Histoire moderne, repose sur « l’idée que la vie d’une personne en situation de handicap serait intrinsèquement plus triste qu’une vie valide », explique dans une interview la militante Céline Extenso*. Malgré une démarche qui se revendique davantage poétique qu’engagée, Lou Chavepayre bouscule et sublime ces carcans sociétaux qu’il lui faut affronter chaque jour. L’artiste s’empare notamment des liens affectifs et sexuels pour revendiquer haut et fort son désir, tout en questionnant la nature universelle de cette pulsion.

Partant du constat que personne ne voit son cul, elle décide de le faire mouler en bronze et de l’installer au mur à l’échelle 1 et à sa hauteur, chauffé à la température de son corps (Absence de cul, 2022). En même temps que l’œuvre invite à se faire caresser, elle catalyse les frustrations et les fragilités de tout un chacun, mettant aussi bien à nu la dimension culturelle qui les construit.

En dépassant les représentations de son être au monde, elle façonne sa place dans le réel pour s’y fondre physiquement jusqu’à devenir elle-même un paysage. Ainsi, les formes de ses cicatrices, qui découlent de ses mouvements incontrôlés, sont gravées dans des médaillons en cuivre (Cicatrices, 2023) pour incarner un trésor d’archipels engloutis, tandis que la série photographique Hands on (2020) semble convertir ses mains en un alphabet dansant et chantant. Même si, à en croire ses séries How to disappear (2020) et How to see (2018), l’intention est parfois plutôt celle de disparaitre au sein d’un monde qui ne fait que la regarder en projetant sur elle tous ses jugements.

Le regard et tout ce qu’il porte d’invisible en lui, l’artiste le connait et le décèle pourtant très clairement. C’est pourquoi elle le traduit et le façonne sans cesse dans ses créations, comme un miroir, pour le rendre, sans filtres, aux spectateur·rice·s. Cette capacité lui vient du fait que ses yeux jouent un rôle particulier : « ils sont à la fois mes mains, une frontière, une arme, un lien, ma bouche », explique-t-elle. L’invention d’un ordinateur piloté par le regard lui a permis non seulement de communiquer et d’apprendre à lire et à écrire, mais aussi de dessiner.

Pendant le confinement, elle réalise ainsi, en traçant du regard des traits d’un point A à un point B, une série de dessins d’oiseaux. La composition formelle qui en résulte, avec la précision des postures et le traitement des couleurs, déconstruit toute notion traditionnelle de virtuosité en art où les mains des artistes détiennent généralement le monopole. Depuis les pierres qui jonchent le sol au côté de fragments du corps de l’artiste, reproduits en divers matériaux et disséminés dans l’installation Cosmo (2022), une voix téléphonique s’élève, obligeant les passant·e·s à se rapprocher pour écouter. « Comment mettre de l’immense à l’intérieur des limites ? », demande aux planètes la voyante interrogée pour connaître le thème astral de l’artiste. Là est le défi, empli de mystère et d’inconnu, qui traverse tout l’art de Lou Chavepayre, et dans lequel elle nous embarque sans crier gare.



* Fondatrice de l’association Les Dévalideuses contre les idées reçues sur le handicap.